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  • Patrice Alcindor

1 Corinthiens 11 - L’homme tête de la femme.

Dernière mise à jour : août 27

1. 1 Corinthiens 11.1-16 « L’homme est la tête de la femme. »



Ce passage est lui aussi particulièrement difficile[1] et comme pour les autres textes nous ne prétendons pas ici livrer en quelques lignes la bonne interprétation !

Les débats se focalisent notamment autour du sens du mot kephalè, tête. A-t-il ici le sens de chef ou de source ? Comporte-t-il une notion d’autorité ? Est-il question d’un voile ou d’un style de coiffure ? Quel est le rapport entre le fait qu’une femme doive avoir la tête voilée dans le culte et les anges ? Quelle était la pratique dans la société de l’époque au sujet du voile des femmes ? Les cheveux ayant été donnés comme voile à la femme, doit-elle encore se couvrir d’un voile ? Comment appliquer cet enseignement de Paul dans notre contexte actuel ?


Malgré les nombreuses divergences entre commentateurs sur tel ou tel point les « lectures traditionnelles » soulignent généralement les éléments suivants :

- A Corinthe certaines femmes refusaient de porter le voile traditionnel, probablement en prétextant la liberté qu’elles avaient en Christ. Ce faisant elles étaient/risquaient d’être un sujet de scandale.

- En faisant cela elles ne voyaient pas qu’elles déshonoraient leurs maris

- L’apôtre Paul réaffirme que l’Homme (le mari ?) est le chef de la femme

- Lorsque les femmes prennent la parole dans l’Eglise elles doivent le faire d’une manière qui respecte l’autorité donnée aux hommes (à leurs maris ?) par Dieu.

- Nous ne savons pas très bien pourquoi Paul parle des anges, mais ce n’est pas indispensable pour comprendre le passage (!).

- Paul ancre la soumission de la femme à l’homme (à son mari ?) dans l’ordre créationnel, dans le fait que la femme a été créée pour l’homme.


Pourtant cette approche ne manque pas de problèmes difficilement surmontables…


a. Pourquoi Paul loue-t-il les corinthiens si son but est ici de corriger une mauvaise pratique ?

Selon Murphy-O'Connor, « Dans une large mesure, l’incapacité à percevoir la force de la logique de Paul est due à une incompréhension du problème auquel il était confronté. Si nous pouvons clarifier cette question, il devrait être possible de voir tous les points qu'il fait valoir dans leur perspective propre »[2]. Toutefois aucune « reconstruction » du contexte ayant donné lieu à cet enseignement de Paul n'a rencontré d'unanimité ou permis d'éclairer les différents points. Surtout, l'idée que Paul veut corriger ici un désordre dans l’Église de Corinthe se heurte à ses mots d'introduction. « Je vous félicite de ce que vous vous souvenez de moi à tous égards, en retenant les traditions telles que je vous les ai transmises ». Comme le dit Gordon Fee dans son commentaire, « ces mots sont surprenants » ! Dans une lettre où Paul a déjà repris l'assemblée sur de nombreux points, on explique mal tout à coup ces louanges si l'apôtre veut corriger un problème. Ces mots contrastent d'ailleurs avec la suite de la lettre au v.17 « Ce que je ne loue pas... ».


b. L'honneur du mari ?

Aux versets 5b et 6 puis 14 et 15 Paul donne une justification de sa recommandation. A chaque fois c'est l'honneur de la personne elle-même qui est mis en cause. Paul ne dit pas qu'une femme non-voilée ou rasée déshonore son mari ou qu'un homme couvert déshonore Christ. Pour que l'interprétation traditionnelle soit valide il faut donc supposer que le déshonneur qui frappe la femme découverte ou rasée rejaillisse sur son mari.

Si on veut soutenir que le sujet est l’honneur du mari, le parallèle entre d'une part les versets 4-5b et d'autre part les versets 5b-6 et 14-15 est pour le moins très indirecte. Dans un cas (4-5b) le déshonneur est sur la tête métaphorique, qui est quelqu'un d'autre. Dans l'autre cas le déshonneur est sur la personne elle-même, ce qui oblige à postuler que Paul veut souligner que le déshonneur rejaillit sur une autre personne. Puisque c'est justement le lien à cette autre personne qui est en question il est pour le moins étonnant que cela soit omis dans les deux justifications de 5b-6 et 14-15.


c. Un privilège pour l'homme ?

Au v.7 il faudrait supposer un « privilège » de l'homme qui, comme gloire de Dieu, n'aurait pas à se couvrir la tête. Pourtant en 5b-6 et surtout 14-15 aucun privilège ne semble être attribué à l'homme. Paul souligne plutôt les deux manières différentes pour l'homme et la femme d'être honorés. Pour l'homme c'est par la tête découverte, pour la femme c'est par la tête couverte. La tête couverte de la femme n'est pas ici le fait qu'elle ne partagerait pas le même privilège que l'homme, mais c'est au contraire son honneur. Cela lui a été donné (dedotai)! Voir dans la tête découverte de l'homme un privilège que n'aurait pas la femme, obscurcit le parallèle entre les différentes formulations des arguments de Paul.


d. Gloire et sujétion.

La lecture traditionnelle lit dans l'affirmation que la femme est la gloire de l'homme, une preuve de la subordination de la femme à l'homme. Mais il n'y a aucune raison dans le texte de lire une telle chose. En quoi le fait d'être la gloire de l'homme soumets la femme à l'homme ? Christ est-il soumis à Israël, lui qui selon Luc 2:32 est « la gloire d'Israël ton peuple » ? Est-ce pour marquer leur soumission que Paul désigne les envoyés des Eglises comme « la gloire de Christ » en 2 Co. 8,23 ? Lorsque dans une formule assez proche l'auteur de l'épître aux Hébreux affirme que « le Fils est le reflet de sa gloire et l'empreinte de sa personne » (Hébreux 1,3) veut-il souligner la soumission du Fils ou son identité de nature ? La position traditionnelle voit un peu vite dans le texte ce qui reste à démontrer (voir aussi 1 Thessaloniciens 2,20 : Oui, vous êtes notre gloire et notre joie).


e. Hommes/Femmes ou Maris/Epouses ?

Parmi les tenants de la lecture traditionnelle, beaucoup soulignent qu'il s'agit ici du rapport entre la femme et son mari. Pourtant Paul parle des hommes et des femmes. Le parallèle Tout homme / Toute femme au v.4/5 souligne le caractère universel des affirmations pauliniennes (seulement les hommes mariés ? Seulement les femmes mariées ?).

La femme est-elle la gloire de l'homme ou la gloire de son mari ?

En réalité nulle part dans le texte le rapport entre la femme et son mari n'est explicite, ni même nécessaire.


f. Avoir « exousia » sur la tête

La lecture traditionnelle se heurte à l’exousia de la femme au verset 10. La femme doit-elle porter un signe de son autorité ou de l’autorité à laquelle elle est soumise ?

Nombreux sont les commentateurs ces dernières décennies qui soulignent qu’ « exousia » est toujours l’autorité qu’on exerce. Sylvain Romerosky plaide au contraire en faveur de la lecture traditionnel[3].

A titre d’exemple, prenons deux éditions de la Bible du Semeur.

En 1992 les traducteurs avaient opté pour : « Voila pourquoi la femme doit porter sur la tête un signe de son autorité, à cause des anges ».

En note on pouvait lire : « Cette traduction semble préférable à la compréhension traditionnelle : un signe de l’autorité dont elle dépend ».

Dans la version révisée de 2015 les traducteurs restent prudents : « Voilà pourquoi la femme doit porter sur la tête un signe d’autorité, à cause des anges ».

On peut lire en note : « Selon les uns cette « autorité » serait celle de la femme, selon les autres il s’agirait de l’autorité de son mari (cf. v. 3-5) ».

S’il la lecture de la première édition du Semeur est la bonne, comment concilier cela avec un texte qui est, selon la lecture traditionnelle, sensé parler de la soumission de la femme à l’homme (ou de la femme à son mari)


g. La mention des anges reste énigmatique.

La mention des anges au verset 10 reste de l'avis de tous « l'argument le plus difficile de Paul »[4]. Pour Dunn, cette phrase « reste une énigme »[5]. Horsley élude la difficulté en considérant que « Because of the angels at the end of verse 10 appears as an afterthought or throwaway phrase »[6].

Devant la difficulté nombres d’exégètes baissent les bras (Maillot : « Je sèche et tout ce qui suit n'est que bégaiement exégétique »[7]) ou écartent la question (Winandy : « nous retiendrons que les mots dia toùs àngelous sont purement incidents »[8]).

De nombreuses solutions ont été proposées pour expliquer le sens de cette phrase. Les anges seraient :

- Les anciens de l’Eglise

- Les envoyés des Eglises

- Les anges mauvais qui risquent d’être séduits par les femmes

- Les anges présents dans le culte, gardiens de l’ordre créationnel

Aucune de ces solution n‘a d’appui assez solide pour emporter ne serait-ce qu’une large adhésion.

Surtout, pour l'interprétation traditionnelle de l’ensemble du passage la mention des anges n'a que peu d'importance, c'est une mention secondaire de l'apôtre. Le passage trouve son sens en dehors de cette considération. Pourtant, comme le souligne Gordon Fee, « toute l'argumentation pointe vers le verset 10 comme le texte crucial »[9]. Le verset 10 est de plus introduit par « c'est pourquoi » (dia toùto) qui peut introduire le verset 10, tout comme résumer le verset précédent.


Les anges sont mentionnés comme étant la raison de la tête couverte des femmes. La place centrale de l'affirmation dans la structure de l'argumentation montre qu'il s'agit bien là du point focal de l'argumentation paulinienne. C'est à cause des anges que les femmes, dans le culte, doivent avoir la tête couverte lorsqu'elles prient où prophétisent.

La structure en chiasme de la péricope est soulignée par la plupart des commentateurs avec le verset 10 comme centre de la structure.

Comment être sûr du sens du passage si on ne comprend pas le point central de ce que Paul voulait communiquer, et qui se trouve au verset 10 ?


A. 2 Je vous loue de ce que vous vous souvenez de moi à tous égards, et de ce que vous retenez mes instructions telles que je vous les ai données. 3 Je veux cependant que vous sachiez que Christ est la tête de tout homme, que l’homme est la tête de la femme, et que Dieu est la tête de Christ.

B. 4 Tout homme qui prie ou qui prophétise, la tête couverte, déshonore sa tête. 5 Toute femme, au contraire, qui prie ou qui prophétise, la tête non voilée, déshonore sa tête : c’est comme si elle était rasée. 6 Car si une femme n’est pas voilée, qu’elle se coupe aussi les cheveux. Or, s’il est honteux pour une femme d’avoir les cheveux coupés ou d’être rasée, qu’elle se voile.

C. 7 L’homme ne doit pas se couvrir la tête, puisqu’il est l’image et la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l’homme. 8 En effet, l’homme n’a pas été tiré de la femme, mais la femme a été tirée de l’homme[a]; 9 et l’homme n’a pas été créé à cause de la femme, mais la femme a été créée à cause de l’homme.

D. 10 C’est pourquoi la femme, à cause des anges, doit avoir sur la tête une marque d’autorité.

C'. 11 Toutefois, dans le Seigneur, la femme n’est point sans l’homme, ni l’homme sans la femme. 12 Car, de même que la femme a été tirée de l’homme, de même l’homme existe par la femme, et tout vient de Dieu.

B' 13 Jugez-en vous-mêmes : est-il convenable qu’une femme prie Dieu sans être voilée? 14 La nature elle-même ne vous enseigne-t-elle pas que c’est une honte pour l’homme de porter de longs cheveux, 15 mais que c’est une gloire pour la femme d’en porter, parce que la chevelure lui a été donnée comme voile ?

A' 16 Si quelqu’un se plaît à contester, nous n’avons pas cette habitude, pas plus que les Eglises de Dieu.


h. Conclusion :

Chacun de ces points pris isolément n'est pas déterminant et n'invalide pas les lectures traditionnelles. Mais pris dans leur ensemble ils montrent toutefois qu’il n’est pas aisé de faire appel à ce texte dans les débats autour du ministère féminin.

Nous voulons toutefois plaider que s'il est possible de donner une lecture qui montre la cohérence de l'argumentation de Paul, qui unifie l'ensemble des données sans faire appel à des éléments extérieurs aux données bibliques, et surtout qui mette en lumière le sens du verset 10, cette lecture devrait être privilégiée. Nous croyons qu'une telle proposition de lecture est possible et nous allons essayer de la présenter dans un prochain post.

[1] Collins, First Corinthians, p. 393, « un des passages les plus difficiles de toute la lettre ». Scroggs "Paul and the Eschatological Woman," p.297, Dans ce passage « la logique est au mieux obscure, au pire contradictoire ». [2] Murphy p.142 [3] Romerowski Sylvain, L’exousia sur la tête en 1 Corinthiens 11.10, ThEv vol. 5.2, 2006 p.156 [4]Keener p.94 [5]Dunn p.590 ; cf. aussi Garland p.526 « completely baffling » « cryptic reference » [6]Horsley p.155 [7] Alphonse MAILLOT, Marie, ma sœur. Étude sur la femme dans le Nouveau Testament, Letouzey & Ané, Paris, 1990. p.137. [8] J. WINANDY., p.628. [9]Gordon Fee, I Corinthians, p.513

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