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  • Patrice Alcindor

2/2 Des cas particuliers chez Paul : 1 Timothée 2

Dernière mise à jour : août 27


1 Timothée 2.11, 12 « Que la femme s'instruise en silence, avec une entière soumission. Je ne permets pas à la femme d'enseigner, ni de dominer l'homme; qu'elle demeure dans le silence ».


Comme pour 1 Corinthiens 14.35 il nous faut ici prêter attention au contexte immédiat. Dans le chapitre 2 Paul fait une série de recommandations qui ont comme point commun son souci de bon ordre et de paix, dans la soumission aux autorités.

  • Paul invite toute la communauté à prier pour les autorités civiles afin qu’ils puissent vivre dans la paix (v.2).

  • Il invite ensuite les hommes à prier en élevant des mains pures, sans colère ni contestation (v.8).

  • Il en vient aux femmes et les invite à se parer de modestie (sôphrosunê), de bonnes œuvres, plutôt que de tresses, de parures somptueuses et de bijoux, et à recevoir l’enseignement dans la paix (hêsuchia) (v.12).


I. S'instruire paisiblement et non pas garder le silence :


Comme le souligne Linda Oyer, « l’accent du texte est celui d’apprendre. Barnett souligne un chiasme dans les versets 11 et 12 qui consiste en deux affirmations positives et deux négatives[1].


A Que la femme s’instruise (apprenne) dans le calme et la soumission

B Je ne permets pas à la femme d’enseigner

B’ ni de dominer l’homme

A’ Mais qu’elle demeure dans le calme.


Paul encourage les femmes à apprendre et leur indique la bonne attitude pour le faire (A et A’) (…) Culturellement, cet encouragement à apprendre est en lui-même tout à fait remarquable.


Le mot hêsuchia doit être traduit ici comme il l’est au verset 2 par « tranquillement ou paisiblement » et non par « en silence » (cf. aussi 1 Thessaloniciens 4:11, 2 Thessaloniciens 3:12, Luc 23:56, 1 Pierre 3:4). D’après MacIntyre, « l’hêsuchia apparaît chez Pindare comme le nom d’une déesse ; elle représente la paix de l’esprit à laquelle a droit un vainqueur lorsqu’il se repose après le combat. Le respect de cette divinité est lié à l’idée que nos efforts constants ont pour but de trouver le calme, plutôt que de passer d’un but à l’autre, de désir en désir. »[2] Pierre fait vraisemblablement écho à Paul ou puise à une source commune lorsqu’il écrit : « Ayez, non cette parure extérieure qui consiste dans les cheveux tressés, les ornements d'or, ou les habits qu'on revêt, mais la parure intérieure et cachée dans le cœur, la pureté incorruptible d'un esprit doux et paisible (hêsuchiou), qui est d'un grand prix devant Dieu. » (1 Pierre 3:4)

Ici comme en 1 Corinthiens 14, les débats se focalisent souvent sur ce qui est dit aux femmes sans souligner que des recommandations similaires sont adressées à toute la communauté. De même qu’à Corinthe les femmes n’étaient pas les seules à devoir se taire en certaines circonstances, ici elles ne sont pas les seules à devoir se tenir dans la soumission et la paix. Paul précise dans quel domaine particulier les femmes d’Ephèse doivent manifester cet esprit de paix : dans l’enseignement. Elles doivent recevoir l’enseignement dans la paix, et elles ne doivent pas « enseigner en prenant autorité (authentein) sur l’homme ».


II. Toutes les formes d’enseignements ?


D’après plusieurs exégètes, le terme utilisé, authentein, n’est pas le mot habituel pour autorité. Il est utilisé par certains auteurs classiques avec le sens de « commettre un meurtre, se suicider, avoir un comportement criminel ». D’après Spicq, il « s'applique d'abord à l’instigateur d’un crime, notamment au meurtrier, pour le distinguer de son complice. »[3] Pour d'autres, c'est le sens d'autorité, de maître, de celui qui agit de manière indépendante qui est souligné. Au verset 9 Paul avait demandé aux femmes de faire preuve de modestie (sôphrosunê). Cette sôphrosunê était pour les grecs la vertu féminine. Il s’agit à l’origine de la vertu de celui qui se retient d’abuser de son pouvoir, qui sait maîtriser ses passions.[4]


« Ce sens « usurper l’autorité » ou « dominer » (B’) peut être pris conjointement avec le verbe « enseigner » (B) et non séparément. Dans ce cas, B et B’ ne sont pas deux interdictions mais plutôt une seule. Payne montre dans un article que l’emploi majoritaire de la conjonction « ni » (*oude*) chez Paul lie deux éléments pour exprimer une seule idée[5]. Le deuxième élément en 2.12 peut alors décrire la manière d’enseigner »[6].


Notons (sans que cela soit décisif en soit) qu’on trouve difficilement avant l’époque moderne des commentateurs attribuant à ce terme un sens neutre, et ces commentateurs sont tous… complémentariens (Charles Ellicot au 19ème siècle semble être l’un des rares à avoir plaider pour un sens neutre avant les débats contemporains).


C’est donc l'attitude de certaines femmes (probablement sous l'influence des faux docteurs) qui sont rebelles à l'enseignement apostolique et enseignent de leur propre chef qui est visée. Paul n’interdirait pas purement et simplement aux femmes d’enseigner, mais d’enseigner dans une attitude de prise de pouvoir sur les hommes.


La prise en compte du contexte global semble renforcer cette compréhension. La lecture des deux lettres que Paul adresse à Timothée nous montre une situation très difficile dans l’Eglise d’Ephèse. (Cf. Actes 20:29) Comme Paul l’avait annoncé de grands troubles doctrinaux secouent l’Eglise et il écrit afin de « donner aux dirigeants des Eglises la sagesse nécessaire pour préserver leurs Eglises des ravages des hérésies. »[7]

« Timothée est resté à Ephèse pour lutter contre les faux-enseignants. Cette préoccupation de fausse doctrine ressort de toute la lettre (1.18-20 ; 4.1, 7 ; 5.13-15 ; 6.3-5, 20, 21). L’épître commence et se termine par l’influence des faux-enseignants qui séduisent des gens. C’est grave car certains ont déjà abandonné la foi (1.6, 19, 20 ; 4.1 ; 5.15 ; 6.21). Quelques femmes à Ephèse sont particulièrement influencées par de fausses doctrines et les propagent en allant de maison en maison (5.13-15)[8]. La conséquence en est que : quelques-unes ont dévié pour suivre Satan (5.16) ».


De faux docteurs prescrivent de ne pas se marier, de s'abstenir de certains aliments…(1 Timothée 4:3-5). Nombreux sont ceux qui se sont égarés quant à la foi pour s’échouer dans des disputes interminables. Il semble qu’ils aient trouvé un appui particulier auprès des jeunes femmes qui vont de maison en maison colporter leur enseignement (1 Timothée 5:11, 2 Timothée 4:6).

Notons qu’un élément constant dans les épitres pastorales est la polémique stérile des faux docteurs, de ceux qui veulent enseigner et qui ne savent pas de quoi ils parlent. Timothée et Tite doivent se tenir à l’écart de toutes ces querelles inutiles, et Tite doit « fermer la bouche » à ceux qui, surtout parmi ceux d’origine juive, sont de vains discoureurs, des séducteurs qui bouleversent les familles (Tite 1.10).


Cette lecture s’accorde aussi avec 1 Corinthiens 11 où Paul assume le fait que les femmes prient ou prophétisent à Corinthe. La démarcation entre prophétie et enseignement n'est pas très nette dans l'Ecriture. Il semble difficile que les femmes aient pu prophétiser, mais pas enseigner, car la prophétie est un enseignement. Celui qui prophétise parle aux hommes, exhorte, édifie, console (1 Corinthiens 14:3). Il n’y a donc pas de contradiction avec 1 Corinthien 11.


iii. Une interdiction basée sur l’ordre créationnel ?


Au niveau de la structure globale de l’argumentation paulinienne au moins deux lectures peuvent être distinguées.


a. Première lecture


1er commandement

De même aussi, que les femmes, vêtues d'une manière décente, avec pudeur et modestie, se parent, non pas de tresses ou d'or, ou de perles, ou de toilettes somptueuses, mais d'œuvres bonnes, comme il convient à des femmes qui font profession de piété.

2ème commandement

Que la femme s'instruise en silence avec une entière soumission. Je ne permets pas à la femme d'enseigner, ni de prendre autorité sur l'homme mais qu'elle demeure dans le silence.

1ère justification du deuxième commandement

Car Adam a été formé le premier, Ève ensuite ;

2ème justification du deuxième commandement

et ce n'est pas Adam qui a été séduit, c'est la femme qui, séduite, s'est rendue coupable de transgression.

Commentaire supplémentaire au second commandement

Elle sera néanmoins sauvée en devenant mère si elle persévère dans la foi, dans l'amour, dans la sanctification, avec modestie.


Cette structuration de l’argument du texte pose plus de problèmes qu’il n’y paraît. Dans cette lecture on en arrive à penser que Paul établit que :

  • Les femmes ne doivent pas enseigner les hommes car Adam a été créé avant Eve

  • soit les femmes sont naturellement plus faciles à tromper que les hommes (cf. Luther), soit les restrictions quant à l'enseignement des femmes sont une punition pour l'acte de la première femme (cf. certains pères de l’Eglise) ! Ces deux perspectives nous semblent devoir être écartées ! Les tenants de la subordination des femmes sont d’ailleurs souvent mal à l’aise avec la deuxième justification qu’ils ne peuvent pourtant écarter.

Ils ajoutent par ailleurs l’idée qu’Eve a usurper le rôle d’Adam, ce dont le texte ne souffle mot ! Notons que le verset 15 n’a pas vraiment de place dans l’argumentation.


b. Une autre structuration du texte est possible.


Exhortation à la modestie et à la paix

v.9 De même aussi, que les femmes, vêtues d'une manière décente, avec pudeur et modestie, se parent, non pas de tresses ou d'or, ou de perles, ou de toilettes somptueuses, mais d'œuvres bonnes, comme il convient à des femmes qui font profession de piété. Que la femme s'instruise paisiblement avec une entière soumission. Je ne permets pas à la femme d'enseigner, ni de prendre autorité sur l'homme mais qu'elle demeure paisible.


Encouragement à suivre cette voie : elle est payante

Car Adam a été formé le premier, Ève ensuite ; et ce n'est pas Adam qui a été séduit, c'est la femme qui, séduite, s'est rendue coupable de transgression. Elle sera néanmoins sauvée en devenant mère si elle persévère dans la foi, dans l'amour, dans la sanctification, avec modestie.


Dans cette seconde lecture l’ensemble des versets 14 et 15 constitue un seul argument (carnéanmoins…), une seule exhortation positive de l’apôtre culminant au v.15. Le verset 14 étant une description de ce qui s’est passé (et non une justification de l’interdiction du verset 13) contrastant avec le v.15. Paul dit en quelque sorte « Voyez combien la situation d’Eve était catastrophique et comment néanmoins elle a été sauvé. Comme elle, persévérez modestement dans la foi, l’amour et la sanctification, le salut est au bout du chemin.


IV. Quels éléments pouvons-nous tirer de ce passage ?


Paul n’interdit pas aux femmes d’Ephèse de parler mais leur demande de recevoir l’enseignement dans un esprit paisible (il en est d’ailleurs de même pour les hommes !).

Le vocabulaire utilisé par Paul indique qu’il n’interdit pas toute forme d’enseignement à ces femmes, mais un enseignement qui se voudrait autonome et dominateur par rapport aux hommes.

L’enseignement de Paul répond au contexte particulier de l’Eglise d’Ephèse.

Paul n’ancre nullement son exhortation dans un quelconque ordre créationnel. Il décrit simplement les éléments du drame de la Genèse afin d’en tirer un encouragement pour les femmes d’Ephèse.

Hommes et femmes sont appelés à rester en paix, à ne pas se rebeller contre l’ordre de la société, à ne pas s’en inquiéter : Dieu est au contrôle. Jésus sauve !

[1] P.W. Barnett, « Wives and Women’s Ministry (I Timothy 2.11-15) », The Evangelical Quarterly, 61, 1989, p. 225-238, surtout p. 228-229. En français voir A.-L. Danet, « 1 Timothée 2,8-15 et le ministère féminin », Hokhma, 44, 1990, p. 23-44. [2] Alasdair MacIntyre, Après la vertu, PUF, Paris, 1997, p.134 [3] C.Spicq, Les épîtres pastorales, Paris, 1947, p.70, cité par Kuen, p.168 [4] MacIntyre, p.134 [5] P.B. Payne, « I Tim 2.12 and the Use of oude to Combine Two Elements to Express a Single Idea », NTS, 54, 2008, p. 235-253. Exemples: Rom 2.28 ; 1Cor 5.1 où le deuxième élément modifie le premier. [6] Linda Oyer, « Lire Paul à la lumière de Jésus », De l’Ecriture à la communauté de disciples, Excelsis, [7] B.Barron p.453 cité par Kuen, p.178 [8] Payne met en parallèle dans 1 Timothée la description des faux enseignants et celle des femmes. Ces parallèles étonnants montrent combien les femmes étaient impliquées dans ce problème plus large (P. Payne, Man and Woman, One in Christ. An Exegetical and Theological Study of Paul’s Letters, Zondervan, 2009, p. 300.)

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