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  • Patrice Alcindor

Autorité et pouvoir (1/3)

Un premier post pour réfléchir sur l'autorité dans l'Eglise.



« Vous savez ce qui se passe dans les nations : ceux que l'on considère comme les chefs politiques dominent sur leurs peuples et les grands personnages font peser leur autorité sur eux. Il ne doit pas en être ainsi parmi vous ! Au contraire : si quelqu'un veut être grand parmi vous, qu'il soit votre serviteur, et si quelqu'un veut être le premier parmi vous, qu'il soit l’esclave de tous. Car le fils de l'homme n'est pas venu pour se faire servir, mais pour servir lui-même et donner sa vie en rançon pour beaucoup. » Marc 10 42:45


Peut-on parler d’autorité sans parler de pouvoir ? Certains voudraient les dissocier, voire même les opposer. Selon Hanna Arendt « l'autorité diffère du pouvoir autant qu'une relation coopérative diffère d'une relation compétitive. »[1] Le pouvoir se garde, se conquiert. Quand il augmente d’un côté, il diminue de l’autre. L’autorité, au contraire, se partage et s’expose, favorise la contribution de l’autre dans les prises de décision.[2] Pour le sociologue Max Weber la distinction entre les deux notions « repose sur le critère de la légitimité : l'autorité serait un pouvoir légitime […] Le critère de distinction mis en œuvre repose sur l’assentiment. »[3]


Il me semble difficile de parler d’autorité sans parler de pouvoir. Les deux choses ne s’opposent pas, mais s’ordonnent d’une manière particulière, surtout dans l’Eglise. Jésus avait averti ses disciples. Parmi eux, l’autorité ne devait pas être exercée comme elle l’était dans la sphère politique des nations. Leur autorité ne devait pas être une domination, mais un service. Celui qui aspirait à être le plus grand devait devenir le plus petit, le serviteur. Le service est ainsi la principale marque de l’autorité dans le Nouveau Testament. Dans sa défense contre ceux qui contestent son autorité apostolique, Paul fait valoir ses souffrances, ses peines, ses veilles, tout ce qu’il paye pour le bénéfice des églises. C'est donc en termes de souffrances, de service et non de pouvoir que les disciples doivent envisager leur participation au ministère de Christ. Jésus interdit à ses disciples de dominer les uns sur les autres. Il n'en reste pas à une simple dénonciation d'abus ou à l'interdiction de pratiques idolâtriques, il établit le principe fondamental qui régit l'exercice de l'autorité dans la communauté chrétienne : le plus grand parmi vous sera votre serviteur. « Dans notre société, empoisonnée par l'esprit de compétition, obsédée par la promotion, Jésus est venu fonder une communauté de disciples qui aspirent à un statut de serviteurs, qui ont pour ambition de venir en aide aux autres et de les servir jusqu'au sacrifice de soi. »[4]


En fait l’autorité et le pouvoir sont des réalités incontournables dans un groupe humain. Comme l’écrit Eric Weil « toute société connaît une distinction entre les rôles que jouent et doivent jouer ses membres, distinction plus ou moins accusée selon le degré de développement démographique et économique, mais omniprésente : partout, on rencontre une organisation. »[5] Pour lui, cette organisation a essentiellement deux buts : premièrement d’élever le rendement de l’activité du groupe par rapport aux ressources initiales et deuxièmement de réduire la violence au sein du groupe lui-même. Ces deux critères sont essentiels à la survie du groupe. L’autorité doit être comprise dans cette perspective. Les structures d’autorité sont établies pour favoriser le rendement de l’activité du groupe et pour contenir, voire éliminer la violence au sein de celui-ci par un bénéfice satisfaisant pour tous.


Le texte d’Ephésiens 4:11 me semble à cet égard tout à fait exemplaire. Christ a établi les divers ministères de la parole (Apôtres, prophètes, évangélistes, pasteur-docteurs) pour le perfectionnement des saints, afin qu’ils puissent accomplir leur service. Ce service efficace aboutira à un bénéfice pour tout le corps, et chacun parviendra à la stature parfaite de Christ. Cette stature, accompagnée d’une profession de la vérité dans l’amour permet au corps de rester harmonieux, d’éliminer les risques d’explosions en écartant les hommes trompeurs et séducteurs qui n’œuvrent qu’à la destruction. Christ, autorité suprême du corps, est bien au final celui par qui le corps fonctionne de manière bien coordonnée, avec les ressources nécessaires à chaque partie, dans une solide unité, au bénéfice de tous.


L’Eglise aussi est une société au sein de laquelle se jouent des rapports d’autorité. Les structures d’autorité y ont pour but de contribuer à l’édification spirituelle des membres ainsi qu’à l’accroissement du groupe, et à une juste répartition des ressources et des bénéfices en vue de l’unité et de la communion fraternelle. Les ministères de direction doivent permettre une meilleure proclamation de la parole afin que ceux que Dieu a destinés au salut puissent se joindre à l’Eglise. Mais ils doivent aussi servir à une meilleure édification des membres. Les ressources spirituelles et matérielles doivent être mises au service de tous et de chacun. Ainsi cette double dynamique d’édification et d’expansion permet la cohésion, l’unité.


Dieu a donc établi un ordre pour le bon fonctionnement de son Corps. Un ordre qui honore celui qui est en position d'autorité comme celui qui est en position de soumission. Il n’y a pas de pouvoir de domination des uns sur les autres parmi les disciples de Christ mais il y a un service qui se vit d’ailleurs dans la soumission réciproque. Paul insistera particulièrement sur cette dimension de soumission mutuelle dans ses lettres aux Eglises.


L’autorité ne s’exerce pas contre d’autres, mais pour eux, en leur faveur. L’autorité est dévoyée lorsqu’elle entrave l’efficacité (par exemple en n’utilisant pas correctement les ressources ou en faisant reposer tout l’effort sur quelques-uns) ou lorsqu’elle ne permet pas une redistribution équitable du profit (lorsqu’elle prive certains du fruit de l’action commune ou lorsqu’elle n’assure pas la protection des biens acquis). L’autorité prend alors le visage d’un pouvoir despotique qui spolie et tyrannise tout en prétendant le contraire. Les tyrans se font appeler bienfaiteurs disait Jésus !


Le pouvoir inclus dans l'autorité n'est donc pas tant un "pouvoir sur", mais surtout un "pouvoir pour" ;  pour le service du groupe. Service d’efficacité, service de pacification, service d’unité. L’autorité est donc à comprendre dans le cadre d’une relation établie « en vue d’une qualité de l’être-ensemble. »[6]

Peut-être pouvons-nous encore discerner dans la parole une triple dynamique de l’autorité (voir schéma ci-dessous).




La première dynamique relève d’un modèle hiérarchique. C’est la dynamique qui gouverne le monde et la plupart des organisations. Le pouvoir descend de Dieu jusqu’aux plus faibles en passant par tous les intermédiaires. Les paroles du centurion venant voir Jésus illustrent bien ce modèle : « Car je suis moi–même soumis à l’autorité de mes supérieurs et j’ai des soldats sous mes ordres » (Luc 7:8). C’est encore celle qui, en partie, est sous-entendue par Paul en Romains 13. « Que tout homme se soumette aux autorités supérieures, car il n’y a pas d’autorité qui ne vienne de Dieu. »


A ce modèle d’autorité instituant des structures hiérarchiques où le pouvoir s’exerce de haut en bas, le Nouveau Testament ajoute une nouvelle dynamique qui conteste radicalement les pouvoirs humains. Il n’est de véritable hiérarchie qu’entre Dieu et les hommes. Tout autre rapport d’autorité doit être relativisé et considéré comme prêt à passer avec les autres figures de ce monde.


Mais le Nouveau Testament va encore plus loin en nous appelant à vivre dans une dynamique nouvelle, celle du service, sans chercher à tout prix à renverser les structures hiérarchiques (qui continuent à avoir leurs rôles). En Christ, Dieu est venu se faire le serviteur de tous afin que ses enfants puissent être serviteurs les uns des autres. Les forts deviennent les soutiens des faibles. L’autorité n’est plus un pouvoir exercé sur d’autres, mais d’abord un pouvoir exercé en leur faveur, un service.


L’Eglise est non seulement placée devant un véritable défi pour elle-même, mais se voit aussi confiée une tâche prophétique envers le monde qui l’entoure. Tout en se soumettant aux hiérarchies qui régissent ce monde (cf. Romains 13) elle se doit d’en contester les prétentions absolutistes. Plus encore, l’Eglise doit démontrer dans sa vie que la dynamique du service est la marque du royaume à venir, royaume où Dieu « fait descendre les puissants de leurs trônes » pour « élever les humbles » (Luc 1:52). Le vécu concret de l’Eglise se doit d’être une prédication, une interpellation prophétique à un monde qui, sous la séduction du malin, est assoiffé de pouvoir. 

Extrait d'un petit livre que j'avais écrit en 2005 - L'Eglise : Autorité, Direction, Ministère Féminin 

[1] Gilbert Vincent, Pouvoir et autorité dans les Eglises issues de la réforme, Hokhma n°66, 1997, p.5 [2] Vincent, p.5 [3] Vincent, p.4 [4] Gilbert Bilézikian, Solitaires ou solidaires, Empreinte, 2000, p.87 [5] Eric Weil, Morale, Encyclopaedia Universalis [6] Vincent, p.5

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