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  • Patrice Alcindor

Pour ou contre le ministère pastoral féminin : À la recherche d’un fondement biblique. (1/3)

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Les complémentariens accusent souvent les égalitariens de ne pas prendre au sérieux tout l’enseignement de la Bible. Leur herméneutique serait défaillante. Expliquant les raisons de l’inclusion de la question du rôle de l’homme et de la femme dans la définition de l’évangile pour la Gospel coalition, Tim Keller dit : "La plupart d'entre nous dans La Gospel Coalition pensent que beaucoup de personnes, afin de faire de la place pour une position égalitarienne, doivent faire quelque chose avec la façon dont ils lisent l'Écriture qui relâche la façon dont vous comprenez la force de l'enseignement biblique »1.

Ces affirmations sont tellement éloignées de la réalité qu’il est difficile de ne pas y voir de pures et simples calomnies visant à discréditer les positions égalitariennes. Depuis le 18ème siècle, un grand nombre d’évangéliques ont défendu une position favorable à la prédication féminine puis au pastorat féminin… au nom de l’enseignement clair et indiscutable de l’Écriture !2


En réalité, parmi les évangéliques, l’herméneutique des égalitariens et des complémentariens est globalement la même. Les uns et les autres souscrivent à

  • l’autorité de toute la Parole de Dieu,

  • au principe de non-contradiction et d’unité de la Bible,

  • au fait que l’Écriture s’explique par l’Écriture,

  • à l’importance de la prise en considération du contexte des textes étudiés.


Ce n’est donc pas au niveau de l’herméneutique que se trouvent les enjeux. Même les versions très élaborées d’herméneutiques évangéliques ne peuvent pas faire la différence. Une même herméneutique peut aboutir à des lectures opposées.3

Si ce n’est pas sur le terrain de l’herméneutique que se trouvent les différences, où se trouvent-elles ? Dans ce débat, deux différences se font jour que j’appellerais a) le point de départ et b) le point de référence.


a) Le point de départ :

Les uns et les autres (1) partent de textes qui leur semblent clairs et indiscutables, (2) les relient ensuite à l’ensemble de l’Écriture et (3) expliquent enfin pourquoi les quelques textes invoqués contre leur position ne la contredise qu’en apparence.

(1) Les égalitariens partent généralement des textes suivants : Actes 2.14-21 citant Joël 3.1-5 / 1 Corinthiens 11.5. Pour eux, ces textes établissent indiscutablement que les femmes enseignaient dans l’Église du Nouveau Testament et qu’il s’agit même d’un élément essentiel de la nouvelle dispensation inaugurée par la mort et la résurrection de Jésus et l’envoi de l’Esprit.

(2) Ils soulignent que des femmes étaient parmi les disciples de Jésus ; qu’elles ont été les premières à être envoyées par Christ pour annoncer sa résurrection ; que Paul cite de nombreuses femmes comme œuvrant avec lui pour l’Évangile en utilisant les mêmes termes que pour ses collaborateurs masculins ; que le Nouveau Testament cite une femme apôtre (Junia) et une femme responsable d’une Eglise (Phoebe) ; que Paul affirme qu’en Christ il n’y a plus ni hommes ni femmes (Galates 3.28) ; que la subordination de la femme à l’homme est le résultat de la chute et non un élément de la création ; que l’Ancien Testament relate l’histoire de plusieurs femmes qui ont eu des rôles d’autorité (Miriam, Déborah, Houlda) et entrevoit le rôle des femmes dans l’annonce de la bonne nouvelle (Psaumes 68.12 et Joël 3.1-5).

(3) Les textes de 1 Corinthiens 14 et 1 Timothée 2 (et 1 Corinthiens 11) sont contextualisés et lus soit comme répondant à un problème spécifique aux Églises de Corinthe et d’Ephèse (désordre, fausses doctrines) ; les termes clé sont limités dans leur portée (Paul ne censure pas toute prise de parole des femmes mais les bavardages, non pas tout enseignement mais l’usurpation d’autorité par des personnes non reconnues) ; l’expression « homme tête de la femme » est interprétée d’une manière non-hiérarchique, etc. Les égalitariens soulignent d’ailleurs que ces deux/trois textes posent problème pour les complémentariens eux-mêmes (silence absolu des femmes dans l’assemblée ? ; port du voile aujourd’hui par les femmes dans l’assemblée ? ; les femmes seraient-elles sauvées en devenant mères ?).

(1) Les complémentariens de leur côté partent de 1 Corinthiens 14.33 à 35 et 1 Timothée 2.11 à 15. Pour eux, ces textes établissent indiscutablement que les femmes ne peuvent pas enseigner dans l’Église ni avoir autorité sur les hommes.

(2) Ils soulignent un certain nombre d’aspects de l’Écriture cohérents avec ce point de départ : Jésus n’a choisi que des hommes comme apôtres ; nous ne voyons que des hommes à la tête de l’Église primitive ; seuls les hommes peuvent être ancien/évêque (maris d’une seule femme) selon Paul ; les femmes sont appelées à se soumettre à leurs maris dans Ehpésiens 6 et colossiens 3 ; l’homme est la tête de la femme c’est-à-dire son chef, celui qui a autorité sur elle ; dans l’Ancien Testament ce sont les hommes qui sont en position d’autorité (anciens, rois etc.) ; le récit de la création implique l’autorité de l’homme sur la femme dès avant la chute, position renforcée après la chute.

(3) Les complémentariens maintiennent généralement une distinction entre « prophétiser » et « enseigner » ; placent l’enseignement formel de la Parole au-dessus de la prophétie plus circonstancielle et sans l’autorité attachée à l’exposé de l’Écriture ; contestent que Junia soit une femme apôtre (soit c’est un homme -Junias-, soit il s’agit d’une femme « bien considérée par les apôtres ») ; limitent la portée de Galates 3 au statut de l’homme et de la femme quant au salut.

b) Le point de référence :

Pour les complémentariens le point de référence est généralement la création. Ils invoquent régulièrement l’ordre créationnel par lequel Dieu a établi l’autorité de l’homme sur la femme dans le foyer, dans l’Eglise, et dans la société (pas tous). Ils soulignent que (selon leur lecture) dans 1 Corinthiens 11 et 1 Timothée 2, Paul ancre ses préceptes dans l’ordre créationnel, ce qui en fait des principes intemporels et non des principes seulement valables pour les Églises de Corinthe et d’Ephèse, ou liés à la culture de l’époque (comme l’esclavage). Les commentateurs modernes étant très influencés par le schéma « création-chute-rédemption » (très présent dans le néo-calvinisme après Kuyper), voient la rédemption comme une restauration de l’ordre créationnel abîmé par le péché. La création reste donc l’horizon de l’Église pour le temps présent.

Pour les égalitariens le point de référence est généralement la nouvelle création. L’ordre ancien a laissé place aux « derniers jours » dans lesquels Dieu fait une chose nouvelle par l’infusion de son Esprit. Hommes et femmes reçoivent pareillement la mission de proclamer les merveilles du salut accompli en Christ. À la fin du 19ème et début du 20ème siècle des accents millénaristes ont pu venir compléter cette lecture en soulignant que le retour de Christ étant proche, tous les disciples de Jésus, hommes et femmes doivent s’engager dans la proclamation de l’évangile pour la conversion du plus grand nombre avant qu’il ne soit trop tard (par ex. A.B. Simpson fondateur des AECM et Fredrik Franson fondateur de la mission TEAM à l’origine des AEEI). Depuis la descente de l’Esprit sur les disciples à la Pentecôte, l’Église goûte aux prémices de la nouvelle création qui n’est pas simplement la restauration de la création.

Il est intéressant de noter que les réformateurs voyaient eux aussi la dispensation de l’Église comme étant totalement nouvelle et libre par rapport aux ordonnances créationnelles, mais que l’Église, bien qu’étant spirituellement libre de ce point de vue, se soumettait aux ordonnances créationnelles par soucis d’ordre et de bienséance. Le rôle concret des femmes dans l’Église était donc défini en dehors de la sphère spécifique de l’Église qui est l’Évangile. Ils avaient en quelque sorte deux points de référence (cf. la doctrine des deux règnes).

Les complémentariens modernes ne font pas cette distinction et voient l’ordre créationnel (ils ne parlent généralement plus d’ordonnances créationnels) comme s’appliquant directement (parfois même d’abord) à l’Église (et pas toujours à la société…). (voir un de nos précédents post)

Pourquoi les débats ne sont-ils pas près de finir ?

Le choix du point de départ et du point de référence n’est pas déterminé par notre herméneutique, et, sans être totalement arbitraire, ne peut se justifier par des éléments extérieurs à la position adoptée. Les points de départ et de référence sont quasiment des axiomes, des présupposés, des partis pris qui ne se justifient pas à priori. Ils dépendent en réalité de notre système théologique, voire même de notre sensibilité théologique (j’entends pas là quelque chose de plus diffus, de moins construit qu’un système théologique, mais qui oriente souvent nos choix). Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les Églises de tradition calviniste (réformées, presbytériennes, baptistes calvinistes) ont été très réfractaires à la prédication féminine, alors que les Églises dans la tradition wesleyenne, baptiste libre (Free will baptist) et Pentecôtiste ont été les plus ouvertes à la prédication des femmes. Mais on trouve au sein de chacune de ces traditions des contre-exemples.


Ces deux approches sont donc en quelque sorte incommensurables. On ne peut les départager depuis une position neutre à partir de laquelle on pourrait peser en toute objectivité les arguments des uns et des autres (d’où les débats passionnés…).

Tout au plus pouvons-nous inviter chacun à regarder (1) les deux traditions d’interprétation4, (2) les meilleures versions des deux approches5, et voir6

  1. laquelle semble avoir la plus grande cohérence biblique,

  2. laquelle explique et intègre le mieux les textes apparemment contraires à sa position,

  3. laquelle semble la plus cohérente avec la Tradition (évangélique),

  4. laquelle sert le mieux la cause de l’évangile aujourd’hui,

  5. laquelle manifeste le mieux l’amour chrétien,

  6. laquelle semble la plus compatible avec notre raison et notre « sens moral ».

La question du ministère féminin n’est pas une question abstraite. Elle a des conséquences très concrètes pour plus de la moitié de l’Église de Jésus-Christ. Elle impose que chacun soit impliqué personnellement dans le choix de sa position.


 

1. https://www.thegospelcoalition.org/podcasts/tgc-podcast/why-we-take-a-stand-on-gender-roles/


2. Pour s’en convaincre voir par exemple l’excellent ouvrage de Paul Chicote sur la défense du ministère féminin dans la tradition méthodiste : Paul W. Chicote, The Methodist Defense of Women in Ministry: A documentary History, Cascade Books, 2017..


3. Voir par exemple les approches de Walter C. Kaiser Jr, Daniel M. doriani, Kevin J. vanhoozer, William J. Webb dans Four View on Moving Betond the Bible to Theology, ed. Gary T. Meadors, 2009, Zondervan


4. Il me semble important de regarder comment ces positions ont été soutenu dans l’histoire du mouvement évangélique (au moins) car cette histoire nous permet de toucher du doigt la « sensibilité théologique » derrière chaque position. Les positions connexes, sur l’esclavage par exemple, peuvent aussi être des indicateurs de l’éthos de chacun… (sans pour autant faire de raccourcis historiques).


5. Il est facile d’écarter une position en prenant des exemples extrêmes ou de mauvaises vulgarisations. Il est important de prendre les meilleures versions de chaque approche ou les versions les plus cités par chacun en défense de sa position.


6. Cf. le quadrilatère de Wesley : Écriture, tradition, raison et expérience.

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