Rechercher
  • Patrice Alcindor

Pour ou contre le ministère pastoral féminin : À la recherche d’un fondement biblique. (3/3)

Dernière mise à jour : 13 oct.

Dans mon premier post, j’ai proposé une clé de compréhension du débat exégétique entre complémentariens et égalitariens. Contrairement à ce qui est parfois affirmé, les uns et les autres ne diffèrent pas particulièrement sur l’herméneutique pratiquée (la façon de lire la Bible). Les uns et les autres regardent la Bible comme ayant autorité dans la vie de l’Église et l’interprètent selon l’analogie de la foi (l’Écriture interprète l’Écriture).

Les différences entre les deux positions se situent au niveau de leur point de départ (textes qui semblent indiscutables) et de leur point de référence (la création ou la nouvelle création).

Je faisais remarquer de plus que « le choix du point de départ et du point de référence n’est pas déterminé par notre herméneutique. Ces points sont quasiment des axiomes, des présupposés, des partis pris. À y regarder de plus près ils dépendent en réalité de notre système théologique, voire même de notre sensibilité théologique (j’entends par là quelque chose de plus diffus, de moins construit qu’un système théologique, mais qui oriente souvent nos choix de lecture… et de système théologique). Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les Églises de tradition calviniste (réformées, presbytériennes,

baptistes calvinistes) ont été très réfractaires à la prédication féminine, alors que les Églises dans la tradition wesleyenne, arminienne et pentecôtiste ont été les plus ouvertes à la prédication des femmes ».

Je voudrais ici donner quelques indications supplémentaires pour expliciter la comparaison entre les deux principales branches de la tradition évangélique. Ces deux traditions sont surtout pleinement représentées aux États-Unis et il est plus aisé d’y retracer historiquement leur positionnement respectif sur le ministère féminin(1). Je ne mentionne ici que les traits saillants qui pèsent dans notre débat, sans réduire ces deux lignes de tradition aux seuls éléments cités. Quelles que soient les nuances qu’il faudrait apporter dans un développement plus conséquent, le tableau est bien contrasté.

Tableau de classe

A. La tradition puritaine/presbytérienne/fondamentaliste/néo-évangélique

  • Importance des « ordonnances créationnelles » (on parle aujourd’hui davantage d’ordre créationnel)

  • Accent sur le salut comme restauration de la création. Ce point est particulièrement vrai dans le néo-calvinisme (Kuyper).

  • Importance de l’ordre et valorisation de l’autorité, favorisant un certain conservatisme social.

  • Importance de la souveraineté de Dieu et de sa Providence qui tend aussi à favoriser le conservatisme social, à sanctionner du sceau divin les états de fait.

  • Poids du « confessionnalisme » qui n’encourage pas la nouveauté (confessions de foi servant de cadre ecclésial et d’orientation exégétique).

  • Importance des prescriptions bibliques pour l’ordre du culte et l’organisation de l’Église (c’est Dieu lui-même qui nous dit comment nous devons lui offrir un culte, disait Calvin).

  • Accent sur la continuité AT - NT au détriment de la nouveauté de la nouvelle alliance

  • L’innerantisme des théologiens de Princeton (Hodge/Warfield) pour contrer le libéralisme a largement contribué au développement d’un biblicisme étroit.

B. La tradition wesleyenne/mouvements de sainteté/revivaliste/pentecôtiste

  • Le temps de l’Église est le temps de l’Esprit, c’est la nouveauté radicale des derniers jours dont parlait le prophète Joël.

  • L’œuvre actuelle de Dieu dans le croyant par l’Esprit Saint qui appelle et conduit souverainement. Cet appel affranchit de l’opinion et du jugement des hommes.

  • L’action puissante et souveraine de Dieu dans le monde pour le salut des âmes à travers les ministères suscités par l’Esprit met l’accent sur le fruit autant que sur la légitimation scripturaire.

  • L’urgence de la prédication de l’Évangile pour le salut des âmes réclame l’investissement maximal de tout le peuple de Dieu.

  • Le sentiment de vivre les derniers temps impose l’investissement de tous dans la prédication de l’Évangile avant qu’il ne soit trop tard.

  • Accent sur les charismes donnés par l’Esprit plus que sur les rôles conférés par l’institution.

  • La pratique du témoignage de conversion et d’œuvre de sanctification ouvre la parole à tous.

  • L’insistance sur la foi authentique manifestée par les œuvres de miséricorde encourage la recherche de justice sociale et de remise en question de l’ordre établi.

À ces deux branches qui forment conjointement la tradition évangélique (2), correspondent globalement deux attitudes envers les femmes, et même, plus largement, deux attitudes vis-à-vis des phénomènes sociaux. Le « conservatisme » accompagne généralement la tradition presbytérienne/neo-évangélique et une certaine forme de « progressisme social » la tradition wesleyenne. Les textes valorisant l’ordre, la stabilité, l’autorité sont plus facilement mis en avant par les uns, ceux valorisant la liberté, la nouveauté de l’Esprit, la fraternité, par les autres. Ces deux systèmes produisent deux attitudes différentes envers la place des femmes dans la communauté et les possibilités qui leur sont offertes pour des rôles d’enseignement et de direction.

Les uns voient comme indiscutable que l’apôtre Paul interdit aux femmes d’enseigner. Les autres voient comme indiscutable qu’il leur permet de prophétiser… donc d’enseigner. Les uns insistent sur l’ordre créationnel voulu par Dieu auquel nous devons nous soumettre, les autres insistent sur la nouvelle ère de l’Esprit dans laquelle les filles, tout autant que les fils, sont appelées à proclamer la bonne nouvelle de l’Évangile.

Bien que le courant wesleyen/pentecôtiste est numériquement majoritaire (tant outre-atlantique qu’en France) c’est très largement la tradition presbytérienne/neo-évangélique qui domine la scène théologique.

Parmi les différentes conséquences (positives et négatives) son influence s’est faite sentir sur l’approche biblique de la question du ministère féminin. Le tournant conservateur de la plus grande dénomination évangélique (Southern Baptist Convention), le lancement du « Council on Biblical Manhood and Womanhood (CBMW) par J. Piper et W. Grudem, la publication de la Déclaration de Danvers, le renouveau calviniste (Young calvinists), le lancement de la Gospel Coalition (relayée en milieu francophone par Evangile21) ont eu un impact important, bien au-delà des Etats-Unis (cf. cet article sur l’impact de TGC et de SBC… en Chine) et bien au-delà des Églises de tradition calviniste.

Du côté des égalitariens, la seule institution ayant une réelle visibilité est la Christian for Biblical Equality qui est le pendant égalitarien du Council on Biblical Manhood and Womanhood, et reste centrée sur la question du ministère féminin. Les positions égalitariennes sont très loin de posséder l’armada d’Institutions, de coalitions, de portails Web (généralement calvinistes, toujours socialement conservateurs) dont bénéficient les complémentariens. La question du ministère féminin est un élément d’un positionnement plus vaste exprimant un conservatisme politique et social, réaction inquiète aux évolutions de la société contemporaine.

En France, les personnes favorables à la prédication et au ministère pastoral féminin pensent généralement que les mentalités vont évoluer et que cette réalité finira par s’imposer d’elle-même. Ils ne voient pas, hélas, le durcissement qui s’est opéré ces trente dernières années… Sans une action vigoureuse, pédagogique, et de longue haleine il n’est pas certain que nous verrons une avancée substantielle dans la reconnaissance du ministère des femmes au sein des Églises évangéliques dans les prochaines années.(3)

(1) Dans une prochaine série de posts je retracerai l’histoire de la prédication féminine (et de sa défense) dans la tradition wesleyenne/revivaliste/pentecôtiste.

(2) On peut légitimement désigner la tradition anabaptiste (mennonites, Églises des frères allemands…) comme une troisième branche distincte au sein du mouvement évangélique. La vie de Jésus, qui est en principe le point de départ et le point de référence de cette tradition ne semble pas avoir fonctionné dans un sens d’ouverture au ministère féminin jusqu’à récemment. Et c’est dans la mesure où certaines branches de l’anabaptisme ont été influencées par le revivalisme du 19e siècle qu’elles ont été beaucoup plus ouvertes au ministère pastoral des femmes pour se refermer ensuite (cf. par exemple les Brethren churches/Frères de la Grâce).

(3) Dernier petit signe en date dans le milieu du Réseau FEF : le lancement d’une formation spécifique pour les femmes (Femme de la Parole) à l’IBG en partenariat avec Simeon Trust et Kathleen Nielson de la Gospel coalition.

61 vues