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  • Patrice Alcindor

1/2. Des cas particuliers chez Paul : 1 Corinthiens 14

Dernière mise à jour : août 27

Ce que le Nouveau Testament nous livre de la vie de l’Eglise apostolique semble correspondre à la déclaration de Paul : « Il n’y a donc plus de différence entre les Juifs et les non-Juifs, entre les esclaves et les hommes libres, entre les hommes et les femmes. Unis à Jésus-Christ, vous êtes tous un » (Galates 3:28).


La place des femmes dans le Nouveau Testament, notamment dans les récits des Evangiles est tout à fait exceptionnelle pour des écrits de cette époque. Il y a véritablement une révolution dans le regard porté sur les femmes et le statut qui leur est conféré dans l’Eglise du Nouveau Testament.

En réalité seuls deux textes semblent être directement restrictifs quant à la prise de parole des femmes (1 Corinthiens 14:34-35 et 1 Timothée 2:11-12) et c’est sur eux que s’appuient généralement ceux qui veulent restreindre la parole des femmes dans l’assemblée. Un troisième texte (1 Corinthiens 11:3-15) retient aussi l’attention car, bien qu’il reconnaisse implicitement la possibilité pour les femmes de prier et de prophétiser dans le culte, il semble introduire un élément de subordination de la femme vis-à-vis de l’homme dans le culte (l’homme tête/chef de la femme) et surtout ce texte semble ancrer cette subordination dans un ordre créationnel, dans la manière dont Dieu a créé l’Homme et la Femme.


Nous regardons dans ce post le premier de ces textes.

1 Corinthiens 14.33b-35, Comme dans toutes les Eglises des saints, que les femmes se taisent dans les Eglises, car il ne leur est pas permis d'y parler ; qu'elles soient soumises, comme le dit aussi la loi. Si elles veulent apprendre quelque chose, qu'elles interrogent leur mari à la maison ; car il est choquant qu'une femme parle dans l'Eglise.




i. La lecture littérale :

Pour les tenants d’une lecture littérale Paul interdirait purement et simplement aux femmes de parler dans les assemblées. Elles ne doivent ni prier, parler, témoigner et encore moins enseigner. Mais cette lecture doit faire face à un problème de taille. Au chapitre 11, en traitant la question du voile, Paul reconnaît aux femmes la possibilité de prier et de prophétiser dans l’assemblée.

En réalité la lecture littérale est incompatible avec une conception évangélique de la Parole. Si la Parole se contredit, alors comment poser un fondement à notre foi ? Elle n’est pas fiable. La non-contradiction est une des règles herméneutiques pour les évangéliques, d'autant qu'il s'agirait d'une contradiction chez le même auteur, et dans la même lettre. Même pour un texte quelconque on concevrait mal qu'un auteur puisse se contredire aussi grossièrement !!

Toutefois, tout en ayant une lecture littérale de ce texte, nombre d’évangéliques laissent tout de même les femmes prier, donner un témoignage, voire faire un partage sur un texte biblique. Un certain pragmatisme arrondit les angles sans toujours pouvoir justifier cette accommodation !


a. La stratégie de l'évacuation[1] :

Une première manière d’évacuer la difficulté de la contradiction entre le chapitre 11 et le chapitre 14 est de remettre en cause la parole des femmes au chapitre 11. Pour certains, 1 Corinthiens 14 est le texte de référence et le fait que Paul dise précédemment qu'une femme qui prie ou qui prophétise la tête non voilée déshonore son mari, ne signifie pas qu'il approuve qu'elle prie ou prophétise la tête voilée !

Pour d'autres 1 Corinthiens 14 n'est pas authentique. On souligne un problème de manuscrit ou on en fait une citation des adversaires de Paul.

La place des versets 34 et 35 serait après le verset 40 dans tous les manuscrits occidentaux. Il s'agirait donc d'un ajout ! Mais Jacques Buchhold fait remarquer que quelle que soit la place des versets en question, ils se trouvent dans tous les manuscrits. La thèse du rajout est donc faible. Quant à la thèse de la citation, mettant en avant ici non pas l'opinion de Paul mais celui de certains Corinthiens, elle n’a guère plus de poids. Si la rupture de perspective avec le contexte pourrait militer pour la compréhension de ce texte comme étant une citation, contrairement aux citations clairement identifiées dans l’épître (6 :12 et 8 :1) ces versets ne sont pas introduits.


b. La contextualisation :

Lorsqu’on cherche à interpréter un texte, on sait que le sens d'un mot dépend de la phrase, que le sens d'une phrase dépend de l'ensemble du texte et que le sens d'un texte dépend du contexte. On cherche donc à identifier le contexte de la lettre en espérant pouvoir mieux comprendre les propos de Paul.

Pour certains, la situation pourrait être rapprochée de celle de la synagogue où les hommes et les femmes étaient séparés. Cette situation a pu encourager les femmes à interrompre les hommes par leurs questions sur ce qui était prophétisé ou même par leurs bavardages. Le terme grec traduit généralement par parler (laléô) peut en effet être rendu par bavardages.[2] Ceci est peu convaincant surtout si on considère qu'une telle configuration de l'assemblée semble improbable dans l'Eglise de Jérusalem et encore plus dans le contexte pagano-chrétien de Corinthe.


Mise en perspective :

En suivant plusieurs commentateurs il nous semble qu’en tenant compte du contexte des versets en question, nous pouvons mieux cerner le sens des propos de Paul. A partir du début du chapitre Paul aborde la question de la prophétie et celle des langues afin de reprendre les débordements et fixer la place de ces éléments dans le culte. Après avoir expliqué le sens et la place de la prophétie et des langues, Paul donne des instructions précises sur leur gestion dans l’Eglise. Les versets 34 –35 se situent à la fin de ces instructions.


Si on considère la structure des versets 26 à 35 voici ce qu’on obtient :


Question

Comment donc agir, mes frères ?

L'édification est le but

Lorsque vous vous réunissez, l’un chantera un cantique, l’autre aura une parole d’enseignement, un autre une révélation ; celui-ci s’exprimera dans une langue inconnue, celui-là en donnera l’interprétation ; que tout cela serve à faire grandir l’Eglise dans la foi.

Enoncé du sujet n°1

Si l’on parle dans des langues inconnues,

Forme combien ?

que deux le fassent, ou tout au plus trois,

Forme comment ?

et l’un après l’autre,

Fond

et qu’il y ait quelqu’un pour traduire.

Commentaire sur le fond, limite.

S'il n'y a pas d'interprète, que celui qui a le don des langues garde le silence dans l’assemblée, qu’il se contente de parler à lui-même et à Dieu.


Enoncé du sujet n°2

Quant à ceux qui prophétisent,

Forme – combien ?

que deux ou trois prennent la parole,

Fond

et que les autres jugent ce qu’ils disent ;

Forme comment ?

si l’un des assistants reçoit une révélation pendant qu’un autre parle, celui qui a la parole doit savoir se taire. Ainsi vous pouvez tous prophétiser à tour de rôle (…),Dieu, en effet, n’est pas un Dieu de désordre, mais de paix ;

Commentaire sur le fond, limite

comme dans toutes les Eglises de ceux qui appartiennent à Dieu, que les femmes n’interviennent pas (sigan) dans les assemblées ; car il ne leur est pas permis de se prononcer (laléô). (Mais) Qu’elles sachent se tenir dans la soumission comme le recommande aussi la Loi. Si elles veulent s’instruire sur quelque point, qu’elles interrogent leur mari à la maison. En effet, il est inconvenant pour une femme de se prononcer dans une assemblée.

(…)

Conclusion

Mais veillez à ce que tout se passe convenablement et non dans le désordre.


La structure de l’argumentation fait apparaître clairement l’intention et la portée des recommandations de Paul concernant la prise de parole des femmes. Pour les langues comme pour les prophéties il est question de se taire. S’il n’y a pas d’interprète ceux qui parlent en langues doivent se taire et si un second prophète prend la parole, le premier doit se taire. De même lors de l’évaluation de la prophétie, les femmes doivent se taire. Lorsque quelqu’un apporte une parole inspirée et qu’elle doit être soumise à une évaluation, les femmes n’ont pas à prendre part au débat. Certains font valoir que la conjonction « mais » (mais qu’elle sache se tenir dans la soumission v.34) souligne que ce que Paul a en vue est une parole d’insubordination.

Comme le laisse penser le verset 40 (mais que tout se fasse avec bienséance et avec ordre) le silence des glossolales et des prophètes répond au besoin d’ordre, et le silence des femmes à celui de bienséance (il est inconvenant pour une femme de se prononcer… v.35).

Cette compréhension du texte va dans le sens du commentaire « si elles veulent s'instruire sur quelque point, qu'elles interrogent leur mari à la maison ». L'indication « comme le dit aussi la loi » pourrait s'éclairer par la pratique de l'époque : une femme ne pouvait pas témoigner, prendre part à un procès. (On mesure encore l’écart entre la pratique de l’époque et celle de Jésus qui choisit d’avoir comme premiers témoins de sa résurrection… des femmes !)

Le silence des femmes n’est donc pas plus absolu que celui des glossolales et des prophètes. Chacun dans l’Eglise à certains moments doit savoir se taire ! Pour les femmes, c’est lors de l’évaluation de la prophétie. Cette lecture, au dire d’Alfred Kuen, semble « rallier une majorité croissante d’exégètes évangéliques ».[3]


c. Pourquoi Paul impose-t-il ces restrictions ?


Paul manifeste tout d’abord son souci pour l’ordre dans l’Eglise. C’est sa principale préoccupation dans tout le passage et un élément important de toute l’épître. Chacun doit savoir se maîtriser et se taire si nécessaire.

Son second souci est celui de la bienséance. Il interpelle les Corinthiens sur ce qui est convenable et ce qui ne l’est pas, ce qui se fait et ce qui ne se fait pas selon le sens commun et surtout en présence d’un non croyant. Le fait qu’une femme intervienne dans ce contexte était inconvenant au regard de la coutume de l’époque.

Son troisième souci est celui de l’unité des Eglises. En donnant ses instructions, Paul évoque la pratique des autres Eglises. Il tient à ce que les pratiques d’Eglises particulières ne provoquent pas de divisions. Il encourage à vivre la liberté chrétienne dans le sens du compromis en faveur de l’unité (comme il le fait sur les questions de nourriture : Romains 14, 1Co 10:32 et 1Co 11:22 ).


[1] Sur les stratégies voir Jacques Buchold, Faire parler ou laisser dire, Fac-réflexion n° 49, 1999 [2] cf. par exemple Frédéric De Coninck, A propos du ministère féminin, Hokhma n° 44, 1990 [3] Kuen, p.150


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