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  • Patrice Alcindor

Le projet bienveillant de Dieu pour elle et lui ?

Dernière mise à jour : avr. 19

Une recension critique du livre de Claire Smith : "Le projet bienveillant de Dieu pour elle et lui".



Les éditions Clé publient un ouvrage de Claire Smith « Le projet bienveillant de Dieu pour elle et lui ». Le livre est recommandé par Don Carson et Kathleen B. Nielson de la Gospel Coalition, ainsi que par Peter Jensen, Archevêque anglican, à la tête d'un diocèse réputé pour son opposition au ministère pastoral féminin. Il est préfacé par Mike Evans et traduit par Gordon Margery. La présentation pouvait laisser supposer une approche pleine de nuance : « Elle ne cherche pas à promouvoir à tout prix une position... », « Cet ouvrage ne contient aucune trace de sarcasme et ne cherche pas à ridiculiser ceux qui sont d'un autre avis » ; « approche positive »... Hélas, le suspens est vite rompu et on découvre très vite les a priori de l'auteur.

La cible :

Dès les premières pages la cible de l'auteur est désignée : "le féminisme". Telle une tempête de sable "la poussière du féminisme s'est déposée sur les pages de nos Bibles et en a obscurcit le sens. Ce que la Bible disait autrefois au sujet des hommes et des femmes d'une manière claire n'est plus clair pour nous" (p.16). Tout au long du livre, la culture actuelle, résultant en partie du féminisme, y est décrit à force de clichées : "Toute notre culture est portée sur l'idée que seules les femmes sont vraiment fiables et que les hommes (et les garçons) n'ont rien à apporter et qu'ils doivent se contenter d'être la cible de plaisanteries…" (p.41) !!! La société australienne présente sans doute des traits que j'ignore, mais je doute qu'on ait là le reflet réel de la société occidentale, y compris dans sa forme australienne ! Ces clichés en disent d'avantage de l'auteur que de la société telle qu'elle est... Mais Claire Smith nous rassure tout de même : "J'affirme sans complexe qu'à mon avis, le féminisme n'est pas à l'origine de tout ce qui ne va pas dans le monde" (p.19) !  Lorsque, dans son chapitre sur les abus, elle énumère les aspects positifs de la société moderne qu'on serait tenté, "naïvement", de mettre au crédit du féminisme, c'est pour aussitôt préciser : "Nous ne pouvons pourtant pas commettre l'erreur de penser que seul le féminisme aurait pu amener ces progrès". Soit ! Mais la question n'est pas de savoir ce qui aurait pu amener ces progrès, mais ce qui a amené ces progrès, et pourquoi les chrétiens qui selon elle percevaient autrefois clairement le sens des textes bibliques (puisqu'ils n'étaient pas induits en erreur par le féminisme) n'ont pas toujours été à la pointe de ces changements (en tout cas pas les chrétiens dont la plupart des complémentariens sont les héritiers).  Bref, peu de choses semblent trouver grâce aux yeux de l'auteur et même les éléments qu'elle reconnaît positifs ne doivent pas nous endormir face au mal mortel dont nous souffrons. « Notre société n'a jamais été aussi bien équipée qu'actuellement pour traiter les cas de maltraitance conjugale. Il existe une législation une police prête à intervenir, des études approfondies sur la question ; il y a des travailleurs sociaux, des services gouvernementaux et des agences spécialisées, des lieux de refuge, des livres, des groupes de soutien, et la liste n'est pas exhaustive. En tant que chrétiens, nous pouvons nous réjouir de ces ressources. Pourtant, nous serions naïfs si nous ne discernions pas qu'une grande partie de l'approche de la maltraitance a été façonnée par un projet féministe qui a tardé à reconnaître que les hommes peuvent être aussi victimes et que les femmes peuvent être elles aussi fautives". (p.196)


Bref, on se demande qui fait preuve de naïveté et si une idéologie quelque peu « réactionnaire » bien plus qu'une vision biblique ne sous-tendrait pas la démarche de l'auteur (sans forcément l'invalider).

Le livre est organisé en deux parties. La première examine des textes en rapport avec le rôle des femmes dans l’Église : 1 Timothée 2, 1 Corinthiens 11 et 1 Corinthiens 14 (intitulé « Le droit au silence »…). La seconde partie examine des textes en rapport avec le couple : Éphésiens 5, 1 Pierre 3, Genèse 1-3, Proverbe 31. L'approche globale du livre est plutôt d'exposer un point de vue et non pas d'exposer les divers points de vue. C'est légitime. On pourrait toutefois s'attendre à ce que, lorsque d'autres points de vue sont mentionnés, on présente les meilleurs arguments, ou au moins les plus courants soutenus par des exégètes évangéliques. Hélas, Claire Smith se contente de présenter ceux qui ont une autre lecture comme des personnes qui sont simplement influencés par le féminisme et ne reconnaissent pas pleinement l'autorité de la Parole de Dieu. Leur position est présentée de manière caricaturale (pour eux ces textes ne sont pas à prendre littéralement, ces textes ont aujourd'hui un sens très différent de ce qu'ils avaient au moment de leur rédaction, ces textes sont un obstacle à l'évangélisation…). Bref il s'agit d'échappatoires - la sagesse (qu'on suppose « de ce monde » !) contre la piété (p.21). A vrai dire ce n'est pas seulement caricatural, mais tout simplement faux. Cela ne reflète nullement la position évangélique égalitarienne (ils « se présentent comme évangéliques » (p.45) !). Pour les égalitariens ce ne sont pas tant les textes qui posent problème (bien que leur difficulté soit peut-être plus souvent reconnue...) mais la lecture complémentarienne. Selon eux cette lecture ne rend pas justice aux textes et en tord le sens (il leur appartient bien sûr de proposer une meilleure lecture...). Comme la plupart des tenants de la position complémentarienne elle présente sa position comme "la" position historique. « En outre plus j'étudie ces textes, plus je suis convaincue que l'interprétation historique est correcte ». On se demande si l'auteur a bien lu les interprétations historiques ! Le théologien australien, Kevin Giles a montré, à notre avis de manière convaincante, que (heureusement) la position complémentarienne moderne est tout aussi nouvelle que la position égalitariste, car la position traditionnelle voyait dans les textes abordés par Claire Smith l'affirmation de l'infériorité des femmes, de leur nature plus encline au péché (pour les plus modérés !!) etc. Aucun complémentarien aujourd'hui ne défend plus une telle lecture des textes. Quoi que… page 177, parlant d'Adam et Eve on peut lire (avec effarement !) : "Elle était susceptible d'être induite en erreur (v.13), mais pas lui (cf. 1 Tim 2.14)" !! (cf. Luther, Tertullien etc.) (J'espère que cette phrase fait partie des textes visés par le traducteur lorsqu'il écrit : « j'ai tenu à respecter la pensée de l'auteur, y compris les rares fois où j'aurais préféré qu'elle s'exprime autrement »).  Elle a finalement peut-être raison, sa position semble au final assez proche de la position traditionnelle...


L'herméneutique :

La plus grande faiblesse du livre, selon moi, se trouve au niveau de l'herméneutique. On peut certes comprendre que dans un livre destiné au grand public, l'auteur ne développe pas d'avantage son approche du texte biblique, mais quelques principes auraient pu nous éclairer utilement sur sa démarche. Hélas on ne trouve que quelques affirmations peu éclairantes : "Nous pouvons nous attendre à ce que la Parole de Dieu s'exprime clairement. Et elle le fait" ! "Il nous appartient de nous placer sous l'autorité de la Parole de Dieu en lui permettant de porter un regard critique sur notre culture, notre vie, nos relations, nos préjugés et nos craintes. Lorsque nous faisons ainsi, nous trouvons que la Parole de Dieu s'exprime d'une manière claire et véridique" (p.22). Mais l'affirmation de l'autorité de la Bible et de sa clarté ne suffit pas pour faire une herméneutique cohérente. Surtout, on ne sait pas très bien ce que l'auteur entend par « le sens naturel du texte » (p.29) d'autant qu'à de nombreuse reprises le "sens naturel" ne semble plus si naturel et ne semble plus devoir être suivi aussi strictement qu'elle l'énonce au départ. De plus, la stratégie qui consiste à séparer ce qui semble clair dans un passage de ce qui ne l'est pas, tout légitime qu'elle soit, n'est pas sans écueil. Nous nous arrêtons essentiellement sur 1 corinthiens 11 à titre d'exemple, mais presque toutes les sections du livre présentent les mêmes faiblesses. Dans sa discussion de 1 Corinthiens 11, après avoir exposé son point de vue sur le v.10 (à cause des anges...) elle dit : "C'est ainsi que je comprends ce verset difficile. Certaines explications sont similaires, d'autres très différentes. En réalité, une interprétation sûre de ce verset énigmatique nous échappera peut-être jusqu'au jour où nous jugerons les anges !"(p.77). Mais, comme pour sa discussion de 1 Timothée 2,15, l'auteur nous rassure : "Quoi qu'il en soit, les différentes interprétations proposées ne changent rien au cœur de l'enseignement de Paul qui pointe vers le comportement différencié des femmes et des hommes lorsqu'ils prient et prophétisent". Certes, mais sommes-nous sûr que le sens de ce verset n'est pas déterminant pour la compréhension de l'ensemble du passage ? Ce d'autant plus qu'il constitue le centre de la structure en chiasme du passage et est introduit par, "c'est pourquoi... à cause de..." Il n'est donc pas impossible que ce verset constitue la clé de l'ensemble du passage, auquel cas tout ce qui vient d'être dit par l'auteur est grandement sujet à caution (notre lecture du passage nous donne la conviction qu'il est en réalité impossible de comprendre ce dont parle Paul dans l'ensemble du texte sans une compréhension de ce verset). Alors que l'interprétation de 1 Timothée 2 ouvre sur une section intitulée : « Pourquoi rejette-t-on le sens naturel du texte ? (p.44), l'interprétation de 1 Corinthiens 11 se poursuit par une section « Découvrir la signification culturelle ». Si pour le premier texte il semble qu'il faille appliquer littéralement le fruit de la lecture dite « naturelle », il semble qu'il faille maintenant adopter une autre démarche pour 1 Corinthiens 11. Faut-il appliquer littéralement le port du voile demandé par Paul (validé par un appel à l'ordre créationnel, principe si cher à l'auteur) ? L'auteur n'hésite pas : "Personnellement, je n'ai pas abouti à cette conclusion parce qu'il est difficile d'appliquer ce texte à la lettre, le voile n'ayant plus à notre époque la même signification qu'au Ier siècle"!! Ce que l'auteur interdit en principe au début du livre, elle le fait de la manière la plus catégorique qui soit : il est difficile d'appliquer ce texte à la lettre donc... faisons autrement. Mais on ne voit pas pourquoi... de nombreuses Églises pratiquent le port du voile et d'après les prémices de l'auteur nous devons d'abord appliquer les commandements clairs de la Parole. Bien qu'elle précise n'avoir rencontré qu'une seule Église pratiquant le port du voile, elle en a au moins rencontrée une : il n'y a donc pas d'impossibilité. En 1 Timothée l'objet de l'enseignement serait que les femmes gardent le silence : il faut l'appliquer littéralement. Ici l'objet très clair est le port du voile et il ne faut pas l'appliquer littéralement !! On pourrait pourtant tenir le même raisonnement pour 1 Timothée 2 : Pour qui l'enseignement d'une femme est-il le signe d'une autorité de la femme en tant que femme ? Si c'était le cas au 1er siècle cela ne l'est plus aujourd'hui. Nous avons appris à dissocier la fonction, de l'individu (et de son sexe!) qui la rempli (un médecin homme peut ausculter une femme et vice versa - ce qui pose problème aux personnes venant d'autres cultures – pas à un occidental).   Claire Smith propose aussi plusieurs éléments qui pourraient de manière relativement lâche remplacer le voile (l'anneau porté comme alliance, l'épouse portant le nom du mari). Mais elle va plus loin. "Si nous restons malgré tout convaincu que l'importance de ce texte pour nous est tributaire de l'existence d'un symbole culturel jouant un rôle similaire à celui du voile, nous passons à côté de l'essentiel. Paul ne s'inquiète pas de l'abus des symboles de la part des hommes ou des femmes. Le problème, c'était le message transmis par leur comportement à propos de leur identité et de leurs relations". On reste ébahi par le manque de cohérence ! Pourquoi ne pas dire au sujet de 1 Timothée 2 : "Si nous restons convaincu que l'importance de ce texte pour nous est tributaire de l'interdiction pour une femme d'enseigner dans une assemblée, nous passons à côté de l'essentiel..." On retrouve la même chose avec l'application de 1 corinthiens 14. Si la lecture « naturelle » aboutit clairement à l'interdiction pour les femmes de poser des questions dans l'assemblée réunie, pour l'auteur : « Mon intuition c'est qu'il ne s'applique pas à la situation de beaucoup d'entre nous" (p.103). "Je ne pense pas que ce texte nous enseigne que les femmes ne peuvent poser aucune question dans de telles circonstances. Mais il nous met en garde : attention à la façon de les poser ! Que votre comportement manifeste une attitude de soumission » (p.104). Nous ne reprochons pas à Claire Smith ses tentatives de contextualisation, mais ses incohérences. On ne sait pas ce qui justifie une application littérale et ce qui demande une adaptation culturelle. C'est à cela qu'aboutit toute position qui veut faire l'économie d'une réflexion sérieuse sur la nature des écrits bibliques et sur l'herméneutique adéquat à mettre en œuvre pour les comprendre et les appliquer.

Au sujet de la chute :

La section qui s'ouvre page 176 reprend un des éléments au cœur de la position complémentarienne. La chute n'est pas seulement dans la désobéissance d'Adam vis-à-vis du commandement mais aussi dans le fait qu'il a écouté sa femme, renversant ainsi l'ordre hiérarchique (bien que le mot ne soit jamais employé pour l'homme et la femme, seulement pour la Trinité. Je laisse de côté la question de l'orthodoxie de la théologie trinitaire de l'auteur, comme de nombreux complémentariens...). Si cette position n'est pas nouvelle (Ephrem le Syrien au 4ème siècle le soulignait déjà) elle me semble toutefois très problématique (et peut-être symptomatique ?).  La faute d'Eve n'est pas simplement envers Dieu, mais aussi envers son mari... Tout comme Eve, Adam a commis deux fautes, il a mangé du fruit et il a écouté sa femme. Or, "Elle était susceptible d'être induite en erreur (v.13), mais pas lui (cf. 1 Tim 2.14)". p.177 - L'aboutissement de cette position se dévoile ainsi clairement. Eve avait quelque chose en moins qu'Adam qui faisait d'elle "le talon d'Achille" de la création. On a beau affirmer la parfaite égalité de l'homme et de la femme et seulement la subordination de rôle de la femme (si une telle chose a du sens...), il semble au final qu'Eve n'était pas tout à fait l'égale d'Adam puisque contrairement à lui elle était moralement et spirituellement vulnérable. Comment ne pas penser à Tertullien : "0 femme ! tu es la porte par où le démon est entré dans le monde ; tu as découvert l'arbre la première ; tu as enfreint la loi divine; c'est toi qui as séduit celui que le démon n'eut pas le courage d'attaquer en face ; tu as brisé sans efforts l'homme, cette image de Dieu; c'est enfin pour effacer la peine que tu as encourue, c'est-à-dire la mort, que le fils de Dieu lui-même dut mourir" (Traité de l'ornement des femmes 1.1). Sans commentaire...  Beaucoup de choses pourraient encore être soulignées comme la distinction stricte entre prophétie et enseignement (difficilement soutenable) ou, de manière plus anecdotique, les clichés sexistes qui passeraient mal dans un livre écrit par un homme : la femme vertueuse des proverbes "ne se contente pas de faire sa part à la maison, puis de passer le reste de la semaine à faire des achats sur l'internet ou au centre commercial, déjeunant au restaurant grâce aux revenus de son mari" (p.207) !  Le livre se termine par ce qui semble être une salutaire mise en garde apparemment adressée aux égalitariens (la formulation a d'ailleurs de quoi étonner pour une calviniste !) : « Si nous résistons consciemment au droit du Seigneur à diriger notre vie, si nous doutons de la bonté de sa Parole, si nous nous servons d'un passage de l’Écriture pour en faire taire un autre que nous n'acceptons pas, alors notre salut peut être remis en cause. Car notre attitude envers la Parole de Dieu ne peut pas être séparée de notre attitude envers Dieu lui-même. » A bon entendeur ! Au final on voit difficilement comment ce livre pourrait nous aider à "filtrer les a priori culturels" étant données qu'il est lui-même si plein d'a priori... Je crains que sa principale force (autorité ?) soit dans le nom de ceux qui le recommandent et dans le fait que son auteur soit... une femme !

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